Les toiles de Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen

Parmi les trésors de l'université, 25 toiles de Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen évoquent les paysages géologiques, la faune et la flore anciennes et ou le travail d'artisans.

Les toiles de Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen

    L’Université de Rennes abrite un décor pictural signé Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen, classé au titre des Monuments Historiques.
Il fut réalisé entre 1942 et 1947 pour servir de décor à l’Institut de géologie de la faculté des sciences, situé alors Rue du Thabor. 

Ce décor est aujourd’hui visible au bâtiment 5 du campus de Beaulieu où il orne les salles de classe et le musée de géologie. Il est constitué par un ensemble de 25 toiles de grand format ayant toutes pour thème des sujets en rapport avec la géologie : paysages de la côte bretonne ou des bords de Vilaine, représentations des métiers en lien avec le sous-sol, reconstitutions d’environnement et d’espèces animales et végétales disparues, travail des géologues…

Plus de trente ans après leur installation, les toiles ont gardé leur fonction première de décor.
Des prêts sont régulièrement accordés à des musées qui mettent en place des expositions sur l’œuvre de ces deux artistes, la Bretagne ou le Paleoart.

Une campagne de restauration

En 2018, l’université avec l’aide de la DRAC commande une étude en conservation préventive pour s’enquérir de l’état des œuvres et programmer les éventuelles opérations de restauration. Pendant un an, une équipe de restauratrices ainsi que la responsable des collections, avec l’aide de collègues du laboratoire de géologie, scrutent les toiles, collectent des renseignements sur les conditions climatiques de conservation, la vie des œuvres…
Un rapport est rédigé qui identifie les actions à entreprendre toile par toile et qui priorisent les différentes actions.

Depuis 2019, une phase de restauration a été entamée. Ainsi, en décembre dernier, les toiles du Boël et de la Vilaine à Saint-Malo de Phily ont été confiées aux mains de Justyna Verdavaine, Dalila Druesnes et Marguerite Ferieu, restauratrices agrées, qui ont procédé à une remise en tension des toiles sur de nouveaux châssis, à la consolidation de la couche picturale pour limiter les effets du vieillissement et à des retouches pour masquer les outrages du temps.

Historique - Le décor de l’Institut de Géologie

Le contexte de leur création
Yves Milon, professeur de géologie est élu doyen de la faculté des sciences au début de 1940. A ce poste, il a des contacts réguliers avec le rectorat et le ministère. Il apprend ainsi l’existence de crédits pouvant être alloués à des artistes pour la décoration de bâtiments récents (1).

En décembre 1941, il dépose un dossier technique auprès du bureau des travaux d’art, alors rattaché au Ministère de l’Education nationale. Il y argumente habilement en faveur de la réalisation d’un décor pictural pour l’institut de géologie de Rennes qui vient d’être érigé rue du Thabor. Il plaide pour que la commande soit confié à un artiste breton, Mathurin Méheut, dont il apprécie les qualités naturalistes. 

Le peintre, né à Lamballe en 1882, formé aux Beaux-Arts à Rennes s’est fait connaître grâce à l’illustration d’un ouvrage sur la faune et la flore de la mer du Nord, fruit d’un séjour de deux années à de la station biologique de Roscoff.  L’artiste est également aguerri aux décors de grande taille.
Le dossier est accepté par les Beaux-Arts début 1942, Mathurin Méheut signe un contrat de cession en avril 1942. Devant l’ampleur de la commande, le peintre a obtenu l’autorisation de se faire assister par Yvonne Jean-Haffen.

L’artiste se met à l’œuvre. Il multiplie les séances de croquis au zoo de Vincennes et au Muséum d’histoire naturelle de Paris où il contacte des scientifiques pour nourrir son travail. Accompagné de Yvonne Jean-Haffen, il effectue des repérages sur le terrain.

Peindre en temps de guerre
Le décor devait être initialement terminé à la fin de l’année 1942 mais la période de guerre ralentit le travail sans pour autant l’arrêter. Tout est difficile : trouver des matériaux et avoir l’autorisation adéquate pour les acheter en période de restriction (toiles, enduits, pigments…), se déplacer sur le terrain pour préparer les scènes de paysages, communiquer…

Petit à petit, les sujets sont exécutés, d’abord sous forme de maquettes préparatoires puis les artistes passent au grand format. Les Mammouths, Rhinocéros, Bisons et Rennes sont les premières toiles terminées à la fin de l’année 1942.
Suivent les sujets sur les flores du Carbonifère, les Ptérodactyles, les Ichtyosaures et Les Diplodocus. Pour ces réalisations, Mathurin Méheut s’inspire de la documentation qui lui est fournie par Yves Milon et passe de longues heures à la galerie d’anatomie comparée du Muséum d’histoire naturelle à Paris. Si elles présentent de nombreuses incohérences anatomiques (2), ces toiles restent un ensemble important du Paleoart français.

En 1944, la réalisation prend un coup d’arrêt. Dinan où se trouve l’atelier d'Yvonne Jean-Haffen est bombardé au moment où Mathurin Méheut s’y trouve ; certaines toiles sont endommagées, l’artiste est immobilisé en Bretagne. Yves Milon, qui mène en parallèle de son activité à l’institut une activité dans la Résistance, est arrêté par la Gestapo puis relâché en juin 1944. A la Libération, il devient Président de la Commission départementale de la Libération puis maire de la ville de Rennes.

En 1946, les derniers sujets sont enfin réalisés. Prévue depuis 1943 mais différée du fait des évènements, la sortie géologique avec des étudiants a lieu en baie de Cancale sous l’œil de Mathurin Méheut. Les deux scènes des géologues, sur le terrain, et au laboratoire, sont enfin finalisées.

Marouflées sur les murs de l’institut, les toiles sont inaugurées en même temps que le bâtiment le 15 mai 1947. Elles commencent alors leur vie de décor, période assez peu documentée et dont nous ne connaissons que peu de choses. Une décennie après, Mathurin Méheut décède en 1958. Il laisse une œuvre importante dont de nombreux musées bretons mais aussi des particuliers sont les dépositaires.

Les années d’oubli
L’enseignement supérieur et la recherche sont en pleine mutation dans l’après-guerre, les effectifs étudiants augmentent de manière exponentielle. Les anciens locaux sont délaissés au profit de campus plus grands et excentrés du centre urbain. Le bâtiment de l’institut de géologie est  réaffecté au début des années 1970 à la Présidence de l’Université qui y restera jusqu’à la fin de l’année 2022.

Le laboratoire de géologie rejoint le campus de Beaulieu, le décor de l’institut connaît des années 1970 au début des années 1990 une période de désamour. Certaines toiles sont démarouflées, roulées et stockées. D’autres sont réinstallées dans les nouveaux bâtiments. Rue du Thabor, Yves Milon en dispose encore de sept dans son bureau qu’il a conservé à sa retraite, en 1968, eu égard à son action facultaire et municipale. Son décès en 1987 est suivi par le démarouflage des dernières toiles restées dans l’ancien institut.

Renaissance du décor
Des enseignants s’émeuvent alors de la situation de ce décor et se mobilisent pour sa sauvegarde (3). Le 25 juin 1990, le décor est classé au titre des Monuments Historiques et les vingt-cinq toiles sont restaurées et réinstallées dans le bâtiment d’enseignement à la faveur de travaux d’agrandissement de ce dernier. La deuxième inauguration a lieu en 1995, deux ans après le décès d'Yvonne Jean-Haffen qui aura été témoin de la restauration.

Découvrir les toiles

Les toiles peintes par Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen ont gardé leur fonction première de décor pour les étudiants en géosciences.

Elles sont également accessibles au public lors de journées évènementielles organisées tout au long de l’année par le service culturel de l’université.
Visiter des collections

Références :

[1] Archives Université de Rennes, non cotée, Fonds Yves Milon, ms. (copie), MILON Yves, L’Institut de Géologie, rue du Thabor à Rennes, texte écrit pour une exposition à Brest, 1984

[2] Le Loeuff Jean, “Art and paleontology in German-occupied France : Les Diplodocus by Mathurin Méheut (1943)”, Geological society London Special publications. Vol. 343, 2010, p. 325-333.

[3] Le Bihan René et Plusquellec Yves, « Animaux disparus et Paysages géologiques. La décoration de l’Institut de Géologie de Rennes », Penn Ar Bed, vol. 20, n° 133, 1989, p. 1-56